Ma Laura,
J'ai toujours admiré en toi ton optimisme violent. Je te regarde sourire, faire des projets et je me demande: comment une personne ayant reçu tant de coups par la vie peut-elle encore croire en cette dernière? Ce n'est pas difficile pour les gens qui n'ont rien vécu de croire en eux-mêmes et en l'avenir. Mais toi... Ta joie désabusée s'allie à un esprit anti-conventionnel. Et j'adore ça.
À travers tes lèvres verbalement audacieuses, les pires insultes deviennent des bonbons dont je me délectes avec perversité. La voracité avec laquelle tu te dépêches de tout dire, tout faire, est terrifiante. Tu vis avec un empressement qui m'était étranger avant notre rencontre. Un tourbillon écarlate aux globes oculaires taquins et aux mains si pressées de saisir l'instant. Ton essence semble tourner vers les autres, vers l'avenir. Mais tes photos dévoilent une femme en quête du Temps. Celui qui échappe et détruit. Le meilleur des temps, peut-être. Le Présent.
Quand tu grilles une cigarette, ce n'est pas les arabesques du mégot que tu exultes mais la fumée provenant des ruines d'une enfance troublée. Un tube à narguilé coincé entre tes lèvres. Quelle torture ça devait être pour toi de ne pas parler! Puis tu déversais ce parfum d'Orient avec délice. Tes mains esquissaient les glissements du serpent. Parfois, nos regards se croisaient. Tu souriais au limite du rire. Et soudain, tu t'esclaffais faisant sortir la fumée par saccades. Car il suffit d'un rien pour t'amuser de tout.
Les bustes des cartes prennent vie sous tes doigts. Tes empreintes alcoolisées ont bercé leur enfance. Avec quelle violence tu les aimes, ces êtres de carton. Un jeu de tarot entre mes doigts, je pense à toi et c'est l'Impératrice qui sort. Vulnérabilité derrière la force. Mais tu faisais trembler les tables aussi bien que les fantômes et je n'ai pas voulu croire la vérité, cachée derrière la cape du hasard.
Tes yeux, grossis par des lunettes, m'ont tout de suite fascinée. Ils sont à la mesure de ton talent: immenses. Là où certains auraient considéré un défaut, j'y ai vu un agrandissement de ton âme. Il n'y a pas si longtemps, les lunettes ont disparu. Tes yeux se sont alors rétrécis, échappant ainsi à ma curiosité. Tes pupilles glissantes ne se fixent à rien. Seul, ton oeil de Cyclope arrive à stabiliser une nature débordante. Débordante d'elle-même, c'est vrai. Envahissante, des fois. Mais jamais étouffante pourtant.
Tu me fais penser à une boule à neige. Surface lisse et imperturbable. Pourtant une seule secousse créée une tempête démesurée. Les flocons, moments éphémères que tu as réussi à capturer entre tes doigts, brillent chacun différemment. J'aime te bousculer et observer le lent ballet des flocons avant qu'ils ne se posent sur les contours de ta peau. Blanche-Neige moderne. Dont rien ne peut visiblement effrayer: ni le chasseur, ni la sorcière... aucun prince ne peut te réveiller. Car tu as déjà quitté la tombe!
Tes photographies réveillent en moi les mots décadents, ceux qui piquent les doigts. Lorsque je vois tes clichés, la première impression est un flash d'émotions tellement violent qu'il aveugle mon esprit. J'ai parfois besoin de quelques secondes, parfois de plusieurs jours, pour démêler ce noeud artistique. Mon âme digère tes empreintes visuelles. Il m'est arrivée de m'en inspirer pour certains de mes textes. Tes photographies sont ce que je n'ai jamais osé te demander. Tu transformes le rose pâle en rouge fatal. Sans jamais connaître la raison, j'admire cette métamorphose. Une alchimiste photographique, presque un savant fou. Car il faut de l'audace pour retourner contre eux-mêmes les rituels de cette civilisation. Ton regard est comme un filtre par lequel nous passons tous. Grâce à toi, nous sommes obligés de regarder dans une autre direction. Tu n'hésites pas à bousculer les règles de notre monde et à imposer les tiennes.
Tu m'as avouée douter de ton talent: tu avais peur que la photo n'ai pas de suite dans ta vie. Je savais que ce n'était pas une question faussement humble, mais une réflexion sérieuse sur l'avenir. Et si ça ne marchait pas? Si finalement, tu n'étais pas faite pour la photographie? Je n'ai pas la réponse car tu l'as possède depuis toujours. Il te suffit de coller ton Oeil contre l'objectif pour savoir si ton talent vaut la peine d'être vécu. Un battement de paupière. C'est l'éternité à tes pieds. Je ne suis pas sur que les poètes aient autant de pouvoir que les photographes. Au-delà de la langue, ton Art est infini. Aucune nation, aucun dialecte, même obscure, ne résiste à l'image. Nul besoin d'un traducteur, l'émotion est le seul guide.
Séance au Jardin des Plantes. Un poète avait flâné dans ces lieux, ne laissant que quelques mots gravés dans la pierre d'un escalier. Dans le vent qui agite les pompons jaunes d'un mimosa en fleur, près de la forêt de bambous chuchotant les déclarations des amoureux, un talent éclate. L'appareil autour du cou, pérégrination dans les allées du jardin. Tu dévisses le cache, le viseur tourne. La lumière, les couleurs, la mise en scène... Mais ce qui t'ennuie le plus ce sont les touristes qui traînent des pieds dans le champs de ton Oeil. La tête baissée, la bouche ouverte, ils regardent les carpes du bassin. Un fois le lieu trouvé, la mannequin maquillé et habillé, tu la places dans le décor. Poupée en dentelle, elle se laisse guider par toi. L'appareil entre tes mains froides, l'ambre à ton doigt, que tu sois assisse sur un muret de pierre ou agenouillée sur le chemin, le monde se ralentit. Je n'ai plus vu que toi. Soudain, la photographie semble apparaître dans ton esprit. Ta main se crispe. Tu appuies sur un bouton. Clish! Le temps, le vent, le rire... la respiration même s'arrête! La magie de l'instant figé. Pas n'importe lequel, car ce moment est le tien. Tu l'as fabriqué. Le bruit de l'appareil, l'absence de flash, la complicité avec la mannequin. Un univers auquel je n'aurais jamais accès. J'aurais aimé alors t'assaillir de questions, te demander exactement ce qui se passait dans ta tête au moment précis où ton doigt pressait le bouton. Mais tu étais ailleurs, et j'avais la désagréable et jouissante impression que si je te parlais, mes mots seraient vides de sens.
Les murs rouges de ta chambre, comme l'atelier de Nadar. Cette pièce semble écorchée vive. Que vois-tu dans les teintes écarlates de ta tapisserie? D'où te vient cette sensibilité redoutable et cette acidité passionnelle? Je t'imaginais, poudrée de dentelle, dans ce décor sanglant. L'objectif de l'appareil face à toi. Et toutes ces femmes sur tes clichés. Déséquilibriste, Impératrice, Cyclope... Tu poses ton Oeil sur un coin du monde et il en devient le centre.
Je t'aime, ma petite soeur d'amour.
Pix: V.N.